28.2.13

Türk Yolculuklar, chapitre 2

Otogar



Finissons de planter le décor, avant de commencer le voyage. 

Les otogars. Il faut s'imaginer comme un grand hall de gare, souvent circulaire ou demi-circulaire, dans lequel une centaine de compagnies réparties sur une dizaine de comptoirs vous proposent des bus pour toutes les destinations, à toutes les heures. Il n'y a plus qu'à faire son marché, la tournée des comptoirs pour trouver le Magicobus qui vous emmènera à votre destination rêvée ou vous ramènera à votre port d'attache. 

Située souvent à 5-10km de la ville, on la rejoint par otobüs ou dolmuş, et rien n'a plus de charme que d'être entassé avec son backpack, entre deux valises de coréennes, en partance pour une ville encore inconnue, dans ces petites fourgonettes qui roulent n'importe comment et en appellent à la protection d'Allah sur leur pare-brise. 

J'ai passé un temps fou dans ces otogars, à attendre les bus de nuit dans lesquels je savais que j'allais mal dormir (mais c'est le charme de l'affaire, arriver la real head in the ass dans une ville complètement inconnue), à tchatcher dans des conversations sans fin (ni sans début d'ailleurs) avec les employés d'otogar, qui font leur service de 19h à 7h, et n'ont souvent que ça à foutre de regarder des grands classiques du cinéma turc sur YouTube (l'équivalent de nos De Funès et Fernandel), pour tuer le temps quand le terminal se vide de ses voyageurs. 

Je me rappelle de cette scène surréaliste : 
"- Hello miss ! 
- Bonjour, un billet de nuit pour Kayseri, c'est possible ?
- Ah ?! Vous parlez turc ?!
- Oui, un peu... 
- On n'a pas de bus de nuit pour Kayseri, allez au comptoir qui est tout en face [du demi-cercle].
- Bonjour, je voudrais un billet de nuit pour Kayseri...
- Ah, tu parles turc ?!
- Oui oui, un peu... 
- Comment ça se fait ? Tu es étudiante en Turquie ?
- Non, j'enseigne à l'Université, à Istanbul...
- Quelle université ?
- Galatasaray ? 
- Oh ! Galatasaray ! Super ! Je suis un fan de Galatasaray ! Allez, pour la peine, mon pote va te faire une réduc' sur ton billet... Et mec ! Fais lui une réduc', elle est à Galatasaray...
Tandis que j'achète mon billet, plusieurs employés d'otogar des différentes compagnies s'asseyent autour d'une petite table derrière le comptoir, et un nouvel employé arrive avec un énorme plateau d'un mètre de diamètre rempli de viande aux légumes cuite au four, qu'il pose au milieu de la tablée de dix personnes. Je jette un regard intrigué à cet incongru festin qui s'improvise devant mes yeux. 
- Eh, toi, là ! (Moi ?) Oui, toi ! Viens t'asseoir et manger avec nous ! 
Ni une ni deux, je m'exécute, et me retrouve à partager ce banquet en compagnie de tous les employés d'otogar, qui vont, qui viennent, les nouveaux remplacent ce qui retournent à la tâche, dans un tourbillon de vie, de bonne humeur et de convivialité. "

J'ai appris à les connaître, ces joyeux lurons, je les ai dessinés pour certains pendant que tous m'abreuvaient de çay ou de kahve (café), entre deux sessions où je tuait le temps en lisant L'histoire populaire des sciences, pavé de cinq cent pages chargé en PDF sur mon iPod. J'ai partagé un petit bout de quotidien avec ces âmes d'otogar qui partageaient mon voyage. Toujours sympathiques, souvent un peu pressés et pressant, parfois un peu dragueurs, mais marrants et simples comme des bons vivants au travail. Je me disais qu'une sociologie des employés d'otogar en dirait probablement plus long sur la Turquie que tous les guides du Routard, les Lonely Planet, ou Guides Bleus. Les hiérarchies entre anciens et petits jeunes, entre les stewards dans les bus, souvent à peine majeurs, les employés de comptoirs, quelques années de plus, et les patrons ou gestionnaires qui veillaient à la bonne marche de la compagnie, plus marqués par les âges et souvent plus imposants par leur tour de taille... Les steward et autres portes-bagagistes qui s'étonnaient du poids de mon sac, mais qui s'en emparaient avec aisance après le premier instant de surprise, pour aller le caser quelque part dans le fond de la soute, tandis que les employés de comptoirs, tout plein de bonnes intentions qui voulaient m'aider à porter mon sac jusqu'au bus, peinaient à le soulever du sol, et souvent renonçaient avec un sourire gêné, ou une exclamation du style :"Mais t'as mis quoi dans ce sac ?!"


Et les otobüs, qui filent indéfiniment jusqu'à l'autre bout de la Turquie, de jour, de nuit, sous les étoiles ou dans la tempête de neige, à travers les montagnes de la Mer Noire ou les grands plateaux de Mésopotamie. Les pauses, toutes les trois heures, dans des mini stations au milieu de nulle part, et le steward qui régulièrement vous distribue petits gâteaux et thé/café/jus de fruit. Tout au long du voyage, j'ai appris à savourer le goût infect du Nescafé 3 en 1 (café, lait, sucre), qui m'aidait (plus psychologiquement qu'autre chose, probablement) à me réveiller après une nuit courte en posture inconfortable, pour attaquer la nouvelle journée et la nouvelle destination. Ce Nescafé, qui a maintenant pour moi le goût des paysages qui défilent, l'odeur de l'inconnu, et m'évoque rien que par son fumet indélicat toutes ces musiques qui ont accompagné mes nuits et mes journées rythmées par le vrombrissement du car. July Skies pour mes nuits, Ismira pour le réveil, Kazım Koyuncu et tout ce que la Turquie fait de mieux en matière de Pop rock, Folk et Gypsy music pour les bouts de journées à regarder défiler les arbres, les maisons, les montagnes, et les mosquées. 


22.2.13

Türk Yolculuklar, chapitre 1

Raconter. 

L'envie de raconter, pour démêler la densité des sensations et des expériences vécues, pour remettre de la cohérence dans l'improbable, et faire émerger une chronologie linéaire dans une temporalité qui s'est dilatée, qui paraît avoir duré un temps infini, ou même, être hors du temps, alors qu'elle semble déjà si lointaine, si courte, si ponctuelle sur la ligne de fuite chaotique de ma vie, de la vôtre, de vos temporalités qui s'imposent à moi un peu trop vivement, trop brusquement, trop soudainement.

Il faudrait commencer par les sons et les saveurs associés à ce voyage, pour vous plonger dans un décor  sans lequel les images ne sont qu'un amoncellement de pixel sans signification.

Commençons par un peu de musique. Le groupe Ismira, dont l'album Yorgun Sesler (les paroles/voix fatiguées ?) a accompagné quasiment tous mes trajets en bus, et que je souhaite partager avec vous au fil de mes posts. Il faut vous imaginer dans un bus dont le moteur vrombrit en continu, souvent la nuit, le paysage qui défile, des montagnes ou collines dont la ligne danse devant vos yeux un peu perdus par la fatigue, l'inconnu, les trésors rencontrés ou les merveilles promises par l'appel de la route.


Le simit, ce petit pain aux graines de sésame en forme d'anneau, qui m'a partout accompagnée, sous toutes ses variantes régionales, et formait comme le ciment du voyage, et qui rappelle sans cesse à mon esprit, comme par un message subliminal récurrent, que je ne peux pas être autre part qu'en Turquie.




Le çay, ce thé fumé que boivent tous les Turcs, en continu au fil de la journée, et qui m'a été offert par litres partout où j'ai vadrouillé, dès lors que j'ai quitté Istanbul.
Produit essentiellement dans la région de la Mer Noire, au Nord Est de la Turquie, près de la Géorgie, le çay y prend une saveur encore plus intense, quelques feuilles qui se recroqueville au fond de la petite tasse à la forme élancée si caractéristique, une âpreté sur les papilles qui reste plusieurs dizaines de minutes après l'avoir siroté en quelques gorgées, ravivé par une nouvelle tasse apportée de bon coeur.
Car le çay, c'est aussi la première marque d'hospitalité des Turcs, signe universel d'un partage, sinon des mots ou des cultures, au moins de l'instant passé autour d'une tasse et d'un petit bout d'humanité. Cette hospitalité qui semble n'avoir pas de limites, ou plutôt qui teste les limites de ce que peut ingérer un organisme humain... Car le çay est toujours proposé, re-proposé, la tasse remplie continuellement, comme il est accepté sans cesse de bon coeur, dans cette envie de partage qui s'aiguise de manière particulièrement vive chez la voyageuse, le voyageur solitaire.



Les peynir (fromages), le bal (miel) : c'était le but initial de mon voyage, ou plutôt la colonne vertébrale structurante de mon itinéraire, une approche culinaire de l'exploration du pays, à travers ses fromages et ses miels. Car, dans pratiquement toutes les villes on retrouve des peynirci - vendeurs de fromages (et de miel) - souvent présentés dans des espèces de sacs énormes, dont on peut s'interroger sur le contenu pendant des heures. Et chaque étalage révèle, si on prend le temps de le questionner, des informations sur la région où l'on se trouve, le type d'agriculture qu'on y développe, le type de fromage consommé par toute la population le matin au petit-déjeuner (kahvaltı), avec quelques tomates-concombres, et une poignée d'olives. Les formes et les consistances variées des fromages turcs suscitent la curiosité, la circonspection parfois, et l'envie d'explorer, comme un jeu pour enfant plein de formes et de couleurs (en l'occurrence, essentiellement plein de formes).
Le miel, plus rare, plus cher, un peu comme de l'or liquide enfermé dans un pot, chaque région ayant sa précieuse formule alchimique pour synthétiser le miel le plus pur, le plus goûtu ou le plus délicat. Mon petit baluchon, pourtant déjà tendu comme un string avant même que je commence mon périple, a finalement pu accueillir 2kg de miels divers et variés, planqués au fond du sac comme des pépites d'or que j'aurais moi-même extraites de la roche.