Türk Yolculuklar, chapitre 2
Otogar
Finissons de planter le décor, avant de commencer le voyage.
Les otogars. Il faut s'imaginer comme un grand hall de gare, souvent circulaire ou demi-circulaire, dans lequel une centaine de compagnies réparties sur une dizaine de comptoirs vous proposent des bus pour toutes les destinations, à toutes les heures. Il n'y a plus qu'à faire son marché, la tournée des comptoirs pour trouver le Magicobus qui vous emmènera à votre destination rêvée ou vous ramènera à votre port d'attache.
Située souvent à 5-10km de la ville, on la rejoint par otobüs ou dolmuş, et rien n'a plus de charme que d'être entassé avec son backpack, entre deux valises de coréennes, en partance pour une ville encore inconnue, dans ces petites fourgonettes qui roulent n'importe comment et en appellent à la protection d'Allah sur leur pare-brise.
J'ai passé un temps fou dans ces otogars, à attendre les bus de nuit dans lesquels je savais que j'allais mal dormir (mais c'est le charme de l'affaire, arriver la real head in the ass dans une ville complètement inconnue), à tchatcher dans des conversations sans fin (ni sans début d'ailleurs) avec les employés d'otogar, qui font leur service de 19h à 7h, et n'ont souvent que ça à foutre de regarder des grands classiques du cinéma turc sur YouTube (l'équivalent de nos De Funès et Fernandel), pour tuer le temps quand le terminal se vide de ses voyageurs.
Je me rappelle de cette scène surréaliste :
"- Hello miss !
- Bonjour, un billet de nuit pour Kayseri, c'est possible ?
- Ah ?! Vous parlez turc ?!
- Oui, un peu...
- On n'a pas de bus de nuit pour Kayseri, allez au comptoir qui est tout en face [du demi-cercle].
- Bonjour, je voudrais un billet de nuit pour Kayseri...
- Ah, tu parles turc ?!
- Oui oui, un peu...
- Comment ça se fait ? Tu es étudiante en Turquie ?
- Non, j'enseigne à l'Université, à Istanbul...
- Quelle université ?
- Galatasaray ?
- Oh ! Galatasaray ! Super ! Je suis un fan de Galatasaray ! Allez, pour la peine, mon pote va te faire une réduc' sur ton billet... Et mec ! Fais lui une réduc', elle est à Galatasaray...
Tandis que j'achète mon billet, plusieurs employés d'otogar des différentes compagnies s'asseyent autour d'une petite table derrière le comptoir, et un nouvel employé arrive avec un énorme plateau d'un mètre de diamètre rempli de viande aux légumes cuite au four, qu'il pose au milieu de la tablée de dix personnes. Je jette un regard intrigué à cet incongru festin qui s'improvise devant mes yeux.
- Eh, toi, là ! (Moi ?) Oui, toi ! Viens t'asseoir et manger avec nous !
Ni une ni deux, je m'exécute, et me retrouve à partager ce banquet en compagnie de tous les employés d'otogar, qui vont, qui viennent, les nouveaux remplacent ce qui retournent à la tâche, dans un tourbillon de vie, de bonne humeur et de convivialité. "
J'ai appris à les connaître, ces joyeux lurons, je les ai dessinés pour certains pendant que tous m'abreuvaient de çay ou de kahve (café), entre deux sessions où je tuait le temps en lisant L'histoire populaire des sciences, pavé de cinq cent pages chargé en PDF sur mon iPod. J'ai partagé un petit bout de quotidien avec ces âmes d'otogar qui partageaient mon voyage. Toujours sympathiques, souvent un peu pressés et pressant, parfois un peu dragueurs, mais marrants et simples comme des bons vivants au travail. Je me disais qu'une sociologie des employés d'otogar en dirait probablement plus long sur la Turquie que tous les guides du Routard, les Lonely Planet, ou Guides Bleus. Les hiérarchies entre anciens et petits jeunes, entre les stewards dans les bus, souvent à peine majeurs, les employés de comptoirs, quelques années de plus, et les patrons ou gestionnaires qui veillaient à la bonne marche de la compagnie, plus marqués par les âges et souvent plus imposants par leur tour de taille... Les steward et autres portes-bagagistes qui s'étonnaient du poids de mon sac, mais qui s'en emparaient avec aisance après le premier instant de surprise, pour aller le caser quelque part dans le fond de la soute, tandis que les employés de comptoirs, tout plein de bonnes intentions qui voulaient m'aider à porter mon sac jusqu'au bus, peinaient à le soulever du sol, et souvent renonçaient avec un sourire gêné, ou une exclamation du style :"Mais t'as mis quoi dans ce sac ?!"
Et les otobüs, qui filent indéfiniment jusqu'à l'autre bout de la Turquie, de jour, de nuit, sous les étoiles ou dans la tempête de neige, à travers les montagnes de la Mer Noire ou les grands plateaux de Mésopotamie. Les pauses, toutes les trois heures, dans des mini stations au milieu de nulle part, et le steward qui régulièrement vous distribue petits gâteaux et thé/café/jus de fruit. Tout au long du voyage, j'ai appris à savourer le goût infect du Nescafé 3 en 1 (café, lait, sucre), qui m'aidait (plus psychologiquement qu'autre chose, probablement) à me réveiller après une nuit courte en posture inconfortable, pour attaquer la nouvelle journée et la nouvelle destination. Ce Nescafé, qui a maintenant pour moi le goût des paysages qui défilent, l'odeur de l'inconnu, et m'évoque rien que par son fumet indélicat toutes ces musiques qui ont accompagné mes nuits et mes journées rythmées par le vrombrissement du car. July Skies pour mes nuits, Ismira pour le réveil, Kazım Koyuncu et tout ce que la Turquie fait de mieux en matière de Pop rock, Folk et Gypsy music pour les bouts de journées à regarder défiler les arbres, les maisons, les montagnes, et les mosquées.







