Take The Long Way Home
(4) Kayseri - Istanbul
L'arrivée à l'Otogar de Kayseri est plutôt cocasse. Six Otogars en sept jours, dont trois bus de nuit, je commence à me sentir comme un poisson dans l'eau, à taper la discut' et déconner avec les employés d'otogar, qui m'en apprennent autant sur la Turquie, les merveilles de sa culture (et de son hospitalité), et la profondeur de ses paradoxes, que mille guides du Routard ou mille livres d'Histoire.
J'arrive à Kayseri vers cinq heures du matin. L'un des employés qui aide à décharger commence à engager la conversation, en anglais. Je lui répond en turc, selon ma rhétorique de base bien rodée maintenant. Tout surpris et tout heureux, il me demande ce que je viens faire ici, je rétorque que je suis en transit dans la ville, pour visiter un peu, avant de prendre un bus de nuit pour Istanbul, le soir même. Il me demande de le suivre au comptoir, il s'avère qu'il est gestionnaire d'une des compagnies de bus, et qu'il s'occupe de mon billet. A cinq heures du matin dans une otogar désertée de son animation journalière et peuplée de fantômes qui ont bientôt fini leur shift de nuit, la concurrence n'est pas rude entre les compagnies, et le voyageur perdu ne peut que voguer vers les quelques comptoirs effectivement ouverts. J'avais pris soin de demander à Karamanmaraş combien coutait un billet Kayseri - Istanbul. "50 TL, normalement, mais comme tu es touriste il te le feront peut-être à 60 TL."
Forte de cette science pratique, je demande à mon nouvel ami le prix du ticket qu'il compte me vendre : "C'est 60 TL normalement..." "Eh mais c'est très cher, l'ami ! " "Oui, c'est cher, je vais te faire un prix... 40 TL ça va ? ". Je ne suis pas sure que toutes les théories économiques de concurrence pure et parfaite soient applicables en Turquie.
Je reste jusqu'à l'aube dans l'otogar, abreuvée de thé et de simit par les âmes perdues du petit matin. J'ai le temps de dessiner mon pote, de discuter avec lui, de mon voyage, de nos vies respectives, de la Turquie et de la région de Kayseri.
Je file ensuite vers la ville. Le soleil est resplendissant, étourdissant. J'ai peu dormi et je commence à accuser le coup du voyage. Je me pose dans un café, dessine, puis déambule à travers la ville, son marché, ses bâtiments d'âges ancestraux, sa forteresse sur fond de splendides montagnes enneigées. Nous sommes très exactement au centre de la Turquie, la "Terre du Milieu", point de passage des contrées orientales et souvent plus agraires aux grandes villes supposément seules porteuses de culture (occidentale ?), sorte de hub pour voyageurs de tous horizons et de tous motifs, qui l'était déjà au temps où la route de la soie était dans le coup.
Saupoudrons ce post de clichés, dans les deux sens du terme. La première rencontre que j'ai faite au début de mon épopée solitaire, était un marchand de tapis. La dernière rencontre que je fais en arrivant à Kayseri boucle la boucle, et je me retrouve, au milieu de mon errance, chez un tisseur-réparateur de kilims (tapis tressés) qui m'invite chez lui et me trimballe dans les karavanseray.
"Vous les européens, vous êtes toujours en train de faire quelque chose. Un dessin, une photo, un livre... Regarde ces gens par la fenêtre. Ils sont juste assis et ils ne font rien. Ils attendent."
Pendant qu'il réparait les kilims amochés de ses mains expertes, travaillées par des années d'agiles perfectionnements, et dont j'admirais la danse dans la lumière crue du contre-jour, sa petite fille, tout sourire, jouait, faisait danser les fils de toutes les couleurs. "Tu es à Galatasaray ? Il faut que tu me fasses un bracelet, jaune et rouge. Parce que mon père est pour Galatasaray. Mais aussi un jaune et bleu parce que ma mère est pour Fenerbahçe..."
Retour à l'Otogar, quelques heures plus tard et après avoir vu défiler, au rythme du çay et des simits, toute la famille et tous les meilleurs potes de mon tisseur de kilims, de joyeux lurons dont on percevait l'attachement et la tendresse qu'ils portaient les uns aux autres, me revoilà, propulsée dans un tumulte de voyageurs, avant de reprendre un bus de douze heures pour Istanbul. Douze heures où j'ai semi-dormi, semi-rêvée, bercée par Ismira, les musiques douces aux sonorités anatoliennes, un peu de Bob Dylan, les paysages qui défilent et le souvenir de tous ces gens rencontrés, de ces litres de çay, des vibrations de chaque lieux, des parfums des couleurs, des croquis et des pensées.
Arrivée vers 8h, je me sens comme chez moi. Istanbul ne m'a jamais parue aussi familière, européenne, étrangère à la Turquie même. Et Paris, jamais aussi proche.
***
Savoir pourquoi on voyage, et jusqu'à quand, jusqu'à quel point, le voyage déplace en nous des choses que nous ne soupçonnions pas, prend le temps de la décantation, de la distillation, de la mise en récit et de la mise en forme. Toujours est-il qu'une fois rentrée, une fois retrouvés les êtres chers, le confort, les habitudes, et la home sweet home, on a du mal, un mal fou, même, ne serait-ce qu'à envisager de se replonger dans une telle épopée, qui nous paraissait pourtant si naturelle et si nécessaire dans son déroulement.
Car c'est cela, l'aventure, c'est le moment où, une fois la boucle bouclée et le terme clos, on y repense en se disant que cela nous est vraiment très étranger, que ce n'est pas vraiment nous qui l'avons vécue et que ce temps n'a pas véritablement existé. On se sent éloignés, très loin de tout cela, et la seule pensée de repartir génère dans notre esprit lassitude, vertige, et peur. Car le voyage, c'est s'imprégner de l'Autre jusqu'à l'étourdissement, et il faut un peu de temps pour arriver à se réapproprier son soi-même, revenir à un certain équilibre pour accepter de déplacer de nouveau cet équilibre.
Même si repartir pour un long voyage paraît pour l'instant inenvisageable, une chose est certaine : l'appel de l'aventure, tôt ou tard, se fera sentir.




















































