31.3.13

Erzurum 

Too Dark To See

Le lendemain, après un petit déjeûner royal où défilent simit, confitures de toutes sortes, litres de çay, fromages de toutes formes, miel, et autres mets délicieux, je reprens la route, direction l'Otogar de Rize, pour Erzurum, en passant par la route de Trabzon.
 
Je me suis faite avoir complètement par le mec de l'agence. Départ à 14h15, qui me fait arriver à 15h30 à Trabzon, où le bus attend trente minute. Et le jour se couche à 16h30. Moi qui voulait fait la route de jour pour voir les montagnes Katchkar enneigées, c'est bien râté. Le jour s'éteint et je ne fais que dessiner mentalement les monts sous la neige. Au milieu du chemin, le steward me demande de changer de place, pour des raisons logistiques, de m'asseoir devant, à côté du chauffeur (Şoför). 

C'est canon, on voit toute la route, la neige qui tombe, le chauffeur, prudent, qui roule à 30 km/h. Tout l'autobus est plongé dans l'obscurité des gens qui sommeillent, et, de temps en temps, je vois la petite lueur du chauffeur qui s'allume une clope dans le noir, sa fenêtre discrètement entrouverte. Le steward m'abreuve régulièrement de cafés au lait. Je regarde la neige tomber, comme une enfant, je regarde les petits détails du bus : le panneau d'itinéraire, les commandes du chauffeur, les rétroviseurs, les sièges avant, les fissures qui traversent tout le pare-brise. D'ailleurs, je crois qu'absolument tous les bus que j'ai pris en Turquie avaient d'aussi belles balafres. Ici, pas de Carglass qui tienne, il faut continuer la route, tant que le moteur accepte de tourner. 



La route est jolie, l'arrivée l'est moins. Dans une otogar sombre et un peu désertée, il est 21h30. J'attrape la navette pour le centre ville, le mec me balance au milieu d'une grosse avenue. Evidemment, en Turquie, aucun nom de rue nulle part. La ville est recouverte de verglas, je galère à me déplacer. Perdue entre mes sacs et mon Lonely Planet, un mec m'aborde, veut me montrer le chemin de l'hôtel... ou pas.

Il devient de plus en plus insistant. Il en vient aux mains, tente sa chance dans une petite ruelle. Je lui balance mon Lonely Planet à la tête, dans les dents. Je crois, vraiment, que si je n'avais pas eu tous ces sacs et que le verglas ne me rendait pas si instable, je lui aurais éclaté la tête, à ce gros pervers. Amoché méchamment avec mes poings jusqu'à le défigurer. Mélange de rage, de fatigue, d'énervement, le tout dans une ambiance de ruelles complètement glauques. Erzurum est réputée comme la ville la plus froide de Turquie, et pas seulement pour sa température. 

Je finis par trouver mon hôtel, constate, que j'ai perdu l'une de mes chaussures (mal) accrochées sur le côté de mon sac dans cette affaire. Et merde, on verra ça demain. Je m'effondre dans un mauvais sommeil troublé par la caféine et l'arrivée mouvementée, réveillée par le levant, à six heures du matin. 

Désoeuvrée, énervée, je me prépare, et décide partir à la recherche de ma chaussure perdue. De jour, remplies de gens, les petites rues sont moins menaçantes. Je retrouve mon chemin, et ma chaussure, trônant sur son tapis de neige depuis hier soir. Je l'attache - cette fois solidement - à mon sac, et part à la découverte de la ville. 

La ville n'est qu'une vaste plaque de verglas, et mes pas se raccrochent aux quelques flocons de neige retombés depuis la veille. Mais le vent souffle fort, et je glace sur place. Je m'arrête plusieurs fois me réfugier dans des pâtisseries, pideci, et autres, visite deux mosquées. Le séminaire aux deux tours, symbole et trésor historique de la ville, est en travaux jusqu'à 2015. On repassera (ou pas). Quelques tombes, le château, le medrese mongol. Voilà, j'ai fait le tour.









J'hésite à repartir le soir même, cette ville n'a rien d'accueillant et je n'ai plus rien à y faire. Mais j'ai cruellement besoin de sommeil, besoin de faire une vraie nuit complète, de plannifier la suite et reprendre des forces. Je me balade, le lendemain, dans cette ville sans âme. Une journée à glandouiller, errer, traîner la patte, me poser à l'hôtel.

Le soir, la ville est recouverte d'un épais manteau de neige. Suis-je restée si longtemps ? C'est magnifique. La ville prend une autre tournure sous ce voile d'innocence, et je lui pardonne presque d'avoir été si rude et si vide. Elle m'a quand même apporté le repos dont j'avais cruellement besoin, et des litres de çay. Je marche sous la neige, chargée comme une mûle et avec de la musique turque dans les oreilles. Je pourrais marcher des heures comme ça.

"Quand je n'ai plus envie de raconter ou de prendre des photos, c'est que ça va mal et je me pose."
C'est vrai. La ville est moins menaçante avec un peu de sommeil et beaucoup de neige. Ses vibrations reflètent presqu'une âme d'enfant.

Les vibrations d'une ville, atmosphère, résonnent tout autant que les auras des gens, on la sent, cette chose imperceptible dans l'air qui fait se sentir chez soi ou dans un environnement hostile, perdue ou sur la bonne route, qui attire ou qui repousse, parfois instantanément, comme un parfum un peu trop ennivrant, écoeurant.

Mais du repos, beaucop de chansons - pas mal de Bob Dylan - permettent de recréer un petit bout de chez soi, cocon de réconfort qui feraient surmonter n'importe quel mal du pays, n'importe quelle overdose de sons, de formes, de visages inconnus.

Me voilà, partie sous la neige qui me fait oublier que la ville est si grise, avec mes deux chaussures qui bringuebalent toujours dans le vide - mieux sanglées cette fois - repartie comme je suis arrivée, avec la neige.
 

L'attente, à l'Otogar. Mon bus est à 2h du matin. Je feuillette un journal turc, un mec me parle en anglais, il est plutôt sympa, marrant :
"(...) Did you know how I knew you were not Turkish ?
- Because I don't look Turkish...?
- No, it's not that. It's because you were doing something. Turkish people, when they are waiting, they just do nothing. You, you have to read, write, draw. You are always doing something."

 Le bus arrive à 2h51, cela fait 6h que je l'attends dans l'Otogar, il mettra 7h à rejoindre Van. Je m'endors sur mon siège, et me réveille le lendemain, dans un brouillard de neige qui gomme tout le paysage dans son fouilli blanc.

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