Karadeniz (2)
Des montagnes sombres comme de l'encre de chine à peine diluée, qui plongent au niveau d'une frontière indécise entre terrestre et céleste, dans cette mer qui fait comprendre ce que signifie l'expression homérique "des dieux courroucés". L'horizon, trop loin pour arriver même à être défini.
Sur la colline qui surplombe le port de Trabzon, j'observe les nuances de bleu-gris qui se fondent dans la brume du soir, et pointe mon regard jusqu'où la terre paraît un peu moins plate. Des gens sirotent du sahlep (boisson sucrée aux racines d'orchidée, délice des hivers turcs) devant cette vue imprenablement floue, des footablleurs s'entraînent au pied d'une mosquée, les maisons de bois juchées sur la falaises sont pleines de couleurs qui s'effacent dans la nuit.
Départ pour Rize, et ses champs de thé à perte de vue, qui recouvrent les bords de mer. En quête de chaleur humaine, malgré la pluie froide et moite. Au hasard de mes pérégrinations, et à la recherche d'un Muhrlama (comme le Kuymak, mais pour le plaisir de la comparaison), j'interroge plusieurs fromagers sur mon passage pour trouver une bonne adresse. J'atterris finalement à Evvel Zaman, chez Ahmet Oflu. Magnifique baraque en bois avec plein de vieux objets ottomans disposés en vitrine, collection d'improbables.
Je dessine, ce qui amuse les serveurs, qui m'emprunte mon carnet pour le montrer au patron... En quelques minutes, me voilà invitée à partager thé, café, chocolat, avec toute la famille Oflu, dans son bureau recouvert de cithares, fez, bağlama, objets de joie, de musique et de rythme. Nous échangeons nos airs, une guitare à la main - moi, Bob Dylan et l'absence de structure d'un pauvre cowboy tout ignorant de la notion même de solfège, eux, des airs de cette guitare turque venus d'Iran, d'Iraq, de la région kurde, de la mer noire, et des balkans.
Adoptée pour un jour, une après-midi, je décide tout de même d'affronter la pluie, pour aller cueillir quelques feuilles de çay, explorer le fameux musée du thé, et saluer les rives de la mer Noire, ombres chinoises dignes de paysages de rizières, loin, bien loin, vers l'Orient.
Retour à mon auberge d'adoption, je passe la soirée avec mes hôtes, ivre de tout sauf d'alcool, saoûlée de gentillesse, de langue turque, repue et constamment resservie en çay et autres mets délicieux.
Nuit à l'hôtel, pleine de doutes, de remises en cause. Des mails de détresse. Je voudrais soudain être à Paris, n'être jamais partie peut-être. Ne pas décevoir ceux que j'aime. La distance se rappelle à moi, douloureuse et intransigeante. Je doute d'avoir raison d'être parti, je doute de pourquoi, exactement, je suis là.
J'ai peur de te perdre.
Repartir, continuer la route qui me ramène à toi, en poursuivant celle qui me conduit à moi, à mes limites, à mes frontières sans cesse repoussées.
Croiser des yeux innocents et rieurs, comme un signe que je n'ai pas tout faux.














Hello,
RépondreSupprimerToujours de belles images (j'aime bien celles avec les objets hétéroclites). Dommage qu'on ne voie pas tes carnets de voyage...
J'ai un peu plus de mal avec le texte que je trouve trop... mystique ;-)) Mais bon, je n'étais pas sur les routes et je n'ai pas goûté les ambiances.
T'ton