Karadeniz (1)
Le problème avec les gens, c'est qu'à force de les avoir auprès de soi, on finit par s'habituer à leur présence, et qu'on ressent un gros creux juste au-dessus de l'estomac quand on se retrouve finalement seule.
L'otobus qui m'amenait vers Trabzon devait durer douze longues heures, mais j'aurais voulu qu'il dure trois jours et me laisse à mes paysages plein la tête, à mon trop plein de sensations, à ma préparation psychologique à la solitude. Mais une aventure est-elle vraiment aventure sans ses côtés abrupts ?
Arrivée deux heures plus tôt que prévu, à sept heures. J'ai mal dormi, pas vraiment prévu ce que j'allais faire. Pas le temps d'y réfléchir, il faut monter dans le servis, qui me balance plus ou moins au milieu de la place Atatürk - au moins, papa est là pour me montrer le chemin, je sais que je ne suis pas totalement paumée.
Un peu frêle, chétive, je pose mon chargement à la première çay evi venue, attrape un çay et un simit, réconfort du sés-âme. J'observe les gens qui me toisent du regard, je me sens particulièrement étrangère dans la manière dont ils me dévisagent. Peu de femmes sont sans voile ; aucune, sans doute, n'est blonde.
Mais je sais que j'ai atteint la région de la mer Noire. Une personne sur trois à des yeux d'un bleu cristallin, venu probablement de contrées russo-géorgiennes, et le thé à une douce aigreur qui semble décupler son pouvoir de potion magique. Je suis en terre où l'on produit le çay qui régale toute la Turquie, et celui que je bois semble avoir été cueilli et fumé dans la seconde avant de se retrouver dans ma tasse. Délicieux.
Réconfortée par cette petite gorgée de bonheur, je m'élance à la recherche de ma pensiyon, qui s'avère ressembler à un CROUS un peu glauque, simple, mais propre, avec une tenancière pour le moins peu aimable, qui me demande si je suis russe. Ca change de la nationalité allemande qu'on me prête systématiquement à Sultanhamet. (Elle n'est pas la seule à me poser la question, et j'apprendrais plus tard qu'elle me demandait à demi-mots si j'étais une Natacha, venue en Turquie pour trouver des clients). Bref, une fois posée dans ma geôle tout à fait épurée, je commence à élaborer un plan d'attaque pour ne pas me laisser assommer le moral par la solitude. Des visites. La ville, Sainte Sophie, le monastère de Sumela, des noisettes, le bord de mer. Je pars en exploration.
Une bonne grosse balade avec quelques fromages en route, d'où je rentre bien claquée.
La nuit est agitée. Des rêves étranges. Des bruits de coup de feu, la terreur, cauchemardée ? Je n'ose pas regarder par la fenêtre. Je voudrais être ailleurs. Mon lit est froid, vide, étranger. Mon cocon n'est pas là, et, machinalement, je me recroqueville en position foetale.
Le lendemain il y a une trace rouge sur le pavé en bas de mon immeuble.
Je suppose que c'est ça que l'on appelle violence.
Evasion. Dans les montagnes de la mer Noire, si sombres chinoises, je me laisse bercer dans le dolmuş qui m'emmène loin de ce tumulte, retrouver un peu d'innocence dans des conversations simples, dans une musique kitch, dans des petits bouts de neige ou de fleuves, où, probablement, les poissons n'ont rien d'autre à faire qu'être poissons. Le chauffeur a un faux air de Brassens bougon, mais se révèle fort sympathique.
Nous arrivons au fameux monastère de Sumela. D'étranges énergumènes pétris d'une ferveur toute religieuse ont eu l'idée d'aller percher un monastère littéralement dans la falaise.
Comme ça, puf.
Et ensuite, ils ont eu l'idée encore plus saugrenue de peindre cette falaise.
Avec plein de couleurs.
Bref, me voilà soufflée, un peu d'innocence retrouvée pour me réconcilier avec la mer Noire, j'ai bien fait de m'y attarder finalement. J'essaie d'immortaliser le monastère avec mes Rotring, mes doigts gèlent dans la montagne, je m'en fiche, je continue, scène sacrée après scène sacrée, à figurer cette explosion de couleurs improbable dans mon petit carnet.
La journée se finira autour d'un kuymak, sorte de fondue savoyarde turque qui engloutit tout mes soucis dans la filendrosité fascinante et flasque du fromage.









Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire