Van
Reprenons le fil de la route là où nous l'avions laissé : dans la neige. Je me réveille dans l'otobüs de nuit, et tout est blanc autour de moi. Il paraît qu'il y a un lac immense, dont je devine à peine les rebords à quelques mètres de là. Il paraît qu'il y a des montagnes de toutes parts, mais je ne devine que quelques esquisses de maisons sur le bord de la route, dans la neige qui tombe à gros flocons.
J'arrive enfin à Van, et c'est agréable de sentir le crissement de la neige sous mes pas, ça me donne presque envie de me fabriquer une planche de surf pour slider jusqu'à mon hôtel... Quelques pas dans la ville, dont j'aime l'atmosphère autant que j'ai détesté celle d'Erzurum, dont le poison s'est ici transformé en antidote.
Et pour cause, une fois mes affaires posées à l'hôtel, je file en quête de la spécialité de la ville : le kahvaltı (petit déjeuner).
Mot délicieux à mes oreilles depuis que j'ai débarqué en Turquie, il signifie, littéralement, kahve (café) altı (sous), c'est-à-dire tout ce qu'on met sous le café, qui vient recouvrir en fin de repas la montagne orgiaque d'aliments ingurgités. C'est un peu le concept du trou normand, mais à la turque, sans alcool, et au petit dèj.
Je finis donc par trouver la fameuse "rue des kahvaltı" en centre ville, je me pose, et ma table est bientôt recouverte d'assiettes aussi colorées qu'appétissantes, les classiques tomates-concombres-olives du petit dèj alla turca, accompagnés de nombreuses variétés de fromages (dont le fameux otlu peyniri, fromage de Van aux herbes), des confitures, du miel à la crème (ou de la crème au miel, l'histoire ne le dit pas), de la purée d'amandes, de la confiture de noix, des pains pide chauds et d'autres variétés proches du fondant au fromage, le tout accompagné de çay à volonté.
Le bonheur.
Je pars ensuite en quête des merveilles historiques de la ville, alors que la tempête commence à s'affaiblir. Je veux aller au château, qui est bâti en haut d'une colline. Le chauffeur de dolmuş me dit de ne pas y aller, que ça ne sert à rien, qu'il y a trop de neige. Je ne l'écoute pas, et m'apprête à braver les éléments coute que coute. Quelques pas dans la neige à chercher par où monter au château, et je tombe sur des préfabriqués à côté d'un chantier. Un mec en sort, commence à me parler en turc, à me dire que c'est dangereux de monter, que je peux tomber... Et me propose un çay. C'est le directeur du chantier, il est super sympa, me présente ses collègues, dont un jeune kurde aux yeux de bronze qui m'appelle "abla" ("grande soeur", nom générique pour s'adresser à une jeune femme en Turquie), et qui est très gentil, même si ses collègues ont l'air de se moquer de son côté un peu simplet. Le directeur me montre les plans du projet, il construisent un musée d'art moderne au pied du château, la réalisation est prévue pour 2014.
J'en suis à mon cinquième çay, et mon nouveau pote - qui est kurde lui aussi - me propose de me montrer le coin en voiture, parce qu'il n'a pas envie de bosser et qu'il préfère se balader avec moi. Il est vraiment sympa et il a l'air réglo, donc j'accepte, tout en restant sur mes gardes... On désapprend difficilement à se méfier.
Bords du lac, des montagnes dans la brume, des volcans, le vent qui saisit au vif, jusqu'à l'os, et les vagues qui viennent s'écraser sur les rives enneigées.
Finalement, mon guide me propose de venir prendre le petit déjeuner, le lendemain, simit et otlu peyniri. Impossible de refuser. Je regagne mon hôtel avec la promesse d'un lendemain ensoleillé. Le soleil, justement, s'est couché à 16h, car nous sommes aux portes de l'Est, et se lève avant 6h. Quand je me réveille, à 8h, il a déjà pris son café, et s'est installé sur son coussin de ciel bleu pour le restant de la journée.
Je repars donc en direction du château, ou je mange un délicieux kahvaltı en compagnie de mon pote, puis nous partons visiter une île sur le lac de Van, à quelques dizaines de kilomètres de là.
Les montagnes qui plongent dans l'eau sont tout simplement magnifiques, féériques, et l'Iran n'est pas loin, à environ cent kilomètres, derrière la montagne.
Nous revenons au château, que nous pouvons cette fois escalader, pour découvrir une vue imprenable, à 360°, de Van, du lac, des montagnes aux alentours.
"Tu vois, de l'autre côté de cette montagne, c'est l'Iran".
Les routes sont verglacées, des enfants s'accrochent à l'arrière du camion, bien plus pratique que d'attendre l'otobüs, et encore plus drôle que du patin à glace (tiens, ça me rappelle une scène de Retour vers le futur...)
Fin d'aprem, je regagne le centre ville, et parviens à trouver le marché des fromagers (peynirci), tombe nez à nez avec des étalages d'otlu peyniri, dans des espèces d'énormes cuves. Fromage aux herbes macéré à l'ail, assez salé et au goût bien piquant, le otlu peynir a une saveur que je n'ai retrouvée dans aucun fromage en France, quel que soit l'assaisonnement ou l'état de décomposition. On met du temps à s'habituer à son arôme, qui a de légers relents de fondue savoyarde (vin blanc et ail compris dans le fromage). Mais très vite, c'est l'addiction.
Au détour d'une balade, je croise, gravé sur la colline qui domine la ville, la fameuse devise d'Atatürk, "Ne mutlu türküm diyene", "Heureux celui qui se dit turc". Geste symbolique fort dans la ville perçue comme "capitale du pays kurde", ultime oppression d'un pouvoir en place qui nie cette identité régionale et culturelle depuis la mise en place de la République, dans les années 1920. La devise domine toute la ville, comme l'oeil de Sauron surveille les contrées bien au-delà du Mordor.
Je marche quelques minutes dans la rue, et engage une conversation avec un jeune, la trentaine, qui me propose d'aller boire un çay. Il me reste une poignée d'heures avant mon train de nuit, j'accepte, il m'emmène dans une çay evi essentiellement fréquenté par des kurdes, évoluant dans des milieux associatifs et militants, pour l'identité kurde, pour les droits des femmes dans l'Est de la Turquie, entre autres. Il est prof de yoga, très sympa et plutôt cultivé, on parle de ciné, de musique. J'apprends qu'il est kurde d'origine irakienne. Je récupère plein de musique kurde sur ma clé USB, de quoi me transporter dans mes voyages futurs.
Le soir, il m'invite à manger chez ses parents, dans une belle maison remplie de tapis et d'objets brillants ; repas à même le sol, sur une nappe iranienne, je fais connaissance avec toute la famille, ses frères et soeurs. Tout juste le temps de faire quelques croquis, et je repars chopper mon train de nuit, le coeur aussi rempli que mon estomac de toutes ces belles rencontres, et de cette ville à l'ambiance si chaleureuse, si accueillante, malgré les -5°C et la neige omniprésente.




















































