15.4.13

Van


Reprenons le fil de la route là où nous l'avions laissé : dans la neige. Je me réveille dans l'otobüs de nuit, et tout est blanc autour de moi. Il paraît qu'il y a un lac immense, dont je devine à peine les rebords à quelques mètres de là. Il paraît qu'il y a des montagnes de toutes parts, mais je ne devine que quelques esquisses de maisons sur le bord de la route, dans la neige qui tombe à gros flocons. 




J'arrive enfin à Van, et c'est agréable de sentir le crissement de la neige sous mes pas, ça me donne presque envie de me fabriquer une planche de surf pour slider jusqu'à mon hôtel... Quelques pas dans la ville, dont j'aime l'atmosphère autant que j'ai détesté celle d'Erzurum, dont le poison s'est ici transformé en antidote. 

Et pour cause, une fois mes affaires posées à l'hôtel, je file en quête de la spécialité de la ville : le kahvaltı (petit déjeuner).
Mot délicieux à mes oreilles depuis que j'ai débarqué en Turquie, il signifie, littéralement, kahve (café) altı (sous), c'est-à-dire tout ce qu'on met sous le café, qui vient recouvrir en fin de repas la montagne orgiaque d'aliments ingurgités. C'est un peu le concept du trou normand, mais à la turque, sans alcool, et au petit dèj. 
Je finis donc par trouver la fameuse "rue des kahvaltı" en centre ville, je me pose, et ma table est bientôt recouverte d'assiettes aussi colorées qu'appétissantes, les classiques tomates-concombres-olives du petit dèj alla turca, accompagnés de nombreuses variétés de fromages (dont le fameux otlu peyniri, fromage de Van aux herbes), des confitures, du miel à la crème (ou de la crème au miel, l'histoire ne le dit pas), de la purée d'amandes, de la confiture de noix, des pains pide chauds et d'autres variétés proches du fondant au fromage, le tout accompagné de çay à volonté. 

Le bonheur.

Je pars ensuite en quête des merveilles historiques de la ville, alors que la tempête commence à s'affaiblir. Je veux aller au château, qui est bâti en haut d'une colline. Le chauffeur de dolmuş me dit de ne pas y aller, que ça ne sert à rien, qu'il y a trop de neige. Je ne l'écoute pas, et m'apprête à braver les éléments coute que coute. Quelques pas dans la neige à chercher par où monter au château, et je tombe sur des préfabriqués à côté d'un chantier. Un mec en sort, commence à me parler en turc, à me dire que c'est dangereux de monter, que je peux tomber... Et me propose un çay. C'est le directeur du chantier, il est super sympa, me présente ses collègues, dont un jeune kurde aux yeux de bronze qui m'appelle "abla" ("grande soeur", nom générique pour s'adresser à une jeune femme en Turquie), et qui est très gentil, même si ses collègues ont l'air de se moquer de son côté un peu simplet. Le directeur me montre les plans du projet, il construisent un musée d'art moderne au pied du château, la réalisation est prévue pour 2014. 

J'en suis à mon cinquième çay, et mon nouveau pote - qui est kurde lui aussi - me propose de me montrer le coin en voiture, parce qu'il n'a pas envie de bosser et qu'il préfère se balader avec moi. Il est vraiment sympa et il a l'air réglo, donc j'accepte, tout en restant sur mes gardes... On désapprend difficilement à se méfier.

Bords du lac, des montagnes dans la brume, des volcans, le vent qui saisit au vif, jusqu'à l'os, et les vagues qui viennent s'écraser sur les rives enneigées.






Finalement, mon guide me propose de venir prendre le petit déjeuner, le lendemain, simit et otlu peyniri. Impossible de refuser. Je regagne mon hôtel avec la promesse d'un lendemain ensoleillé. Le soleil, justement, s'est couché à 16h, car nous sommes aux portes de l'Est, et se lève avant 6h. Quand je me réveille, à 8h, il a déjà pris son café, et s'est installé sur son coussin de ciel bleu pour le restant de la journée. 

Je repars donc en direction du château, ou je mange un délicieux kahvaltı en compagnie de mon pote, puis nous partons visiter une île sur le lac de Van, à quelques dizaines de kilomètres de là. 





Les montagnes qui plongent dans l'eau sont tout simplement magnifiques, féériques, et l'Iran n'est pas loin, à environ cent kilomètres, derrière la montagne.


Nous revenons au château, que nous pouvons cette fois escalader, pour découvrir une vue imprenable, à 360°, de Van, du lac, des montagnes aux alentours. 



"Tu vois, de l'autre côté de cette montagne, c'est l'Iran".


Les routes sont verglacées, des enfants s'accrochent à l'arrière du camion, bien plus pratique que d'attendre l'otobüs, et encore plus drôle que du patin à glace (tiens, ça me rappelle une scène de Retour vers le futur...)


Fin d'aprem, je regagne le centre ville, et parviens à trouver le marché des fromagers (peynirci), tombe nez à nez avec des étalages d'otlu peyniri, dans des espèces d'énormes cuves. Fromage aux herbes macéré à l'ail, assez salé et au goût bien piquant, le otlu peynir a une saveur que je n'ai retrouvée dans aucun fromage en France, quel que soit l'assaisonnement ou l'état de décomposition. On met du temps à s'habituer à son arôme, qui a de légers relents de fondue savoyarde (vin blanc et ail compris dans le fromage). Mais très vite, c'est l'addiction.


Au détour d'une balade, je croise, gravé sur la colline qui domine la ville, la fameuse devise d'Atatürk, "Ne mutlu türküm diyene", "Heureux celui qui se dit turc". Geste symbolique fort dans la ville perçue comme "capitale du pays kurde", ultime oppression d'un pouvoir en place qui nie cette identité régionale et culturelle depuis la mise en place de la République, dans les années 1920. La devise domine toute la ville, comme l'oeil de Sauron surveille les contrées bien au-delà du Mordor.


Je marche quelques minutes dans la rue, et engage une conversation avec un jeune, la trentaine, qui me propose d'aller boire un çay. Il me reste une poignée d'heures avant mon train de nuit, j'accepte, il m'emmène dans une çay evi essentiellement fréquenté par des kurdes, évoluant dans des milieux associatifs et militants, pour l'identité kurde, pour les droits des femmes dans l'Est de la Turquie, entre autres. Il est prof de yoga, très sympa et plutôt cultivé, on parle de ciné, de musique. J'apprends qu'il est kurde d'origine irakienne. Je récupère plein de musique kurde sur ma clé USB, de quoi me transporter dans mes voyages futurs. 

Le soir, il m'invite à manger chez ses parents, dans une belle maison remplie de tapis et d'objets brillants ; repas à même le sol, sur une nappe iranienne, je fais connaissance avec toute la famille, ses frères et soeurs. Tout juste le temps de faire quelques croquis, et je repars chopper mon train de nuit, le coeur aussi rempli que mon estomac de toutes ces belles rencontres, et de cette ville à l'ambiance si chaleureuse, si accueillante, malgré les -5°C et la neige omniprésente.


31.3.13

Erzurum 

Too Dark To See

Le lendemain, après un petit déjeûner royal où défilent simit, confitures de toutes sortes, litres de çay, fromages de toutes formes, miel, et autres mets délicieux, je reprens la route, direction l'Otogar de Rize, pour Erzurum, en passant par la route de Trabzon.
 
Je me suis faite avoir complètement par le mec de l'agence. Départ à 14h15, qui me fait arriver à 15h30 à Trabzon, où le bus attend trente minute. Et le jour se couche à 16h30. Moi qui voulait fait la route de jour pour voir les montagnes Katchkar enneigées, c'est bien râté. Le jour s'éteint et je ne fais que dessiner mentalement les monts sous la neige. Au milieu du chemin, le steward me demande de changer de place, pour des raisons logistiques, de m'asseoir devant, à côté du chauffeur (Şoför). 

C'est canon, on voit toute la route, la neige qui tombe, le chauffeur, prudent, qui roule à 30 km/h. Tout l'autobus est plongé dans l'obscurité des gens qui sommeillent, et, de temps en temps, je vois la petite lueur du chauffeur qui s'allume une clope dans le noir, sa fenêtre discrètement entrouverte. Le steward m'abreuve régulièrement de cafés au lait. Je regarde la neige tomber, comme une enfant, je regarde les petits détails du bus : le panneau d'itinéraire, les commandes du chauffeur, les rétroviseurs, les sièges avant, les fissures qui traversent tout le pare-brise. D'ailleurs, je crois qu'absolument tous les bus que j'ai pris en Turquie avaient d'aussi belles balafres. Ici, pas de Carglass qui tienne, il faut continuer la route, tant que le moteur accepte de tourner. 



La route est jolie, l'arrivée l'est moins. Dans une otogar sombre et un peu désertée, il est 21h30. J'attrape la navette pour le centre ville, le mec me balance au milieu d'une grosse avenue. Evidemment, en Turquie, aucun nom de rue nulle part. La ville est recouverte de verglas, je galère à me déplacer. Perdue entre mes sacs et mon Lonely Planet, un mec m'aborde, veut me montrer le chemin de l'hôtel... ou pas.

Il devient de plus en plus insistant. Il en vient aux mains, tente sa chance dans une petite ruelle. Je lui balance mon Lonely Planet à la tête, dans les dents. Je crois, vraiment, que si je n'avais pas eu tous ces sacs et que le verglas ne me rendait pas si instable, je lui aurais éclaté la tête, à ce gros pervers. Amoché méchamment avec mes poings jusqu'à le défigurer. Mélange de rage, de fatigue, d'énervement, le tout dans une ambiance de ruelles complètement glauques. Erzurum est réputée comme la ville la plus froide de Turquie, et pas seulement pour sa température. 

Je finis par trouver mon hôtel, constate, que j'ai perdu l'une de mes chaussures (mal) accrochées sur le côté de mon sac dans cette affaire. Et merde, on verra ça demain. Je m'effondre dans un mauvais sommeil troublé par la caféine et l'arrivée mouvementée, réveillée par le levant, à six heures du matin. 

Désoeuvrée, énervée, je me prépare, et décide partir à la recherche de ma chaussure perdue. De jour, remplies de gens, les petites rues sont moins menaçantes. Je retrouve mon chemin, et ma chaussure, trônant sur son tapis de neige depuis hier soir. Je l'attache - cette fois solidement - à mon sac, et part à la découverte de la ville. 

La ville n'est qu'une vaste plaque de verglas, et mes pas se raccrochent aux quelques flocons de neige retombés depuis la veille. Mais le vent souffle fort, et je glace sur place. Je m'arrête plusieurs fois me réfugier dans des pâtisseries, pideci, et autres, visite deux mosquées. Le séminaire aux deux tours, symbole et trésor historique de la ville, est en travaux jusqu'à 2015. On repassera (ou pas). Quelques tombes, le château, le medrese mongol. Voilà, j'ai fait le tour.









J'hésite à repartir le soir même, cette ville n'a rien d'accueillant et je n'ai plus rien à y faire. Mais j'ai cruellement besoin de sommeil, besoin de faire une vraie nuit complète, de plannifier la suite et reprendre des forces. Je me balade, le lendemain, dans cette ville sans âme. Une journée à glandouiller, errer, traîner la patte, me poser à l'hôtel.

Le soir, la ville est recouverte d'un épais manteau de neige. Suis-je restée si longtemps ? C'est magnifique. La ville prend une autre tournure sous ce voile d'innocence, et je lui pardonne presque d'avoir été si rude et si vide. Elle m'a quand même apporté le repos dont j'avais cruellement besoin, et des litres de çay. Je marche sous la neige, chargée comme une mûle et avec de la musique turque dans les oreilles. Je pourrais marcher des heures comme ça.

"Quand je n'ai plus envie de raconter ou de prendre des photos, c'est que ça va mal et je me pose."
C'est vrai. La ville est moins menaçante avec un peu de sommeil et beaucoup de neige. Ses vibrations reflètent presqu'une âme d'enfant.

Les vibrations d'une ville, atmosphère, résonnent tout autant que les auras des gens, on la sent, cette chose imperceptible dans l'air qui fait se sentir chez soi ou dans un environnement hostile, perdue ou sur la bonne route, qui attire ou qui repousse, parfois instantanément, comme un parfum un peu trop ennivrant, écoeurant.

Mais du repos, beaucop de chansons - pas mal de Bob Dylan - permettent de recréer un petit bout de chez soi, cocon de réconfort qui feraient surmonter n'importe quel mal du pays, n'importe quelle overdose de sons, de formes, de visages inconnus.

Me voilà, partie sous la neige qui me fait oublier que la ville est si grise, avec mes deux chaussures qui bringuebalent toujours dans le vide - mieux sanglées cette fois - repartie comme je suis arrivée, avec la neige.
 

L'attente, à l'Otogar. Mon bus est à 2h du matin. Je feuillette un journal turc, un mec me parle en anglais, il est plutôt sympa, marrant :
"(...) Did you know how I knew you were not Turkish ?
- Because I don't look Turkish...?
- No, it's not that. It's because you were doing something. Turkish people, when they are waiting, they just do nothing. You, you have to read, write, draw. You are always doing something."

 Le bus arrive à 2h51, cela fait 6h que je l'attends dans l'Otogar, il mettra 7h à rejoindre Van. Je m'endors sur mon siège, et me réveille le lendemain, dans un brouillard de neige qui gomme tout le paysage dans son fouilli blanc.

30.3.13

Karadeniz (2)


Des montagnes sombres comme de l'encre de chine à peine diluée, qui plongent au niveau d'une frontière indécise entre terrestre et céleste, dans cette mer qui fait comprendre ce que signifie l'expression homérique "des dieux courroucés". L'horizon, trop loin pour arriver même à être défini.

Sur la colline qui surplombe le port de Trabzon, j'observe les nuances de bleu-gris qui se fondent dans la brume du soir, et pointe mon regard jusqu'où la terre paraît un peu moins plate. Des gens sirotent du sahlep (boisson sucrée aux racines d'orchidée, délice des hivers turcs) devant cette vue imprenablement floue, des footablleurs s'entraînent au pied d'une mosquée, les maisons de bois juchées sur la falaises sont pleines de couleurs qui s'effacent dans la nuit. 






Départ pour Rize, et ses champs de thé à perte de vue, qui recouvrent les bords de mer. En quête de chaleur humaine, malgré la pluie froide et moite. Au hasard de mes pérégrinations, et à la recherche d'un Muhrlama (comme le Kuymak, mais pour le plaisir de la comparaison), j'interroge plusieurs fromagers sur mon passage pour trouver une bonne adresse. J'atterris finalement à Evvel Zaman, chez Ahmet Oflu. Magnifique baraque en bois avec plein de vieux objets ottomans disposés en vitrine, collection d'improbables. 




Je dessine, ce qui amuse les serveurs, qui m'emprunte mon carnet pour le montrer au patron... En quelques minutes, me voilà invitée à partager thé, café, chocolat, avec toute la famille Oflu, dans son bureau recouvert de cithares, fez, bağlama, objets de joie, de musique et de rythme. Nous échangeons nos airs, une guitare à la main - moi, Bob Dylan et l'absence de structure d'un pauvre cowboy tout ignorant de la notion même de solfège, eux, des airs de cette guitare turque venus d'Iran, d'Iraq, de la région kurde, de la mer noire, et des balkans. 



Adoptée pour un jour, une après-midi, je décide tout de même d'affronter la pluie, pour aller cueillir quelques feuilles de çay, explorer le fameux musée du thé, et saluer les rives de la mer Noire, ombres chinoises dignes de paysages de rizières, loin, bien loin, vers l'Orient. 



Retour à mon auberge d'adoption, je passe la soirée avec mes hôtes, ivre de tout sauf d'alcool, saoûlée de gentillesse, de langue turque, repue et constamment resservie en çay et autres mets délicieux. 

Nuit à l'hôtel, pleine de doutes, de remises en cause. Des mails de détresse. Je voudrais soudain être à Paris, n'être jamais partie peut-être. Ne pas décevoir ceux que j'aime. La distance se rappelle à moi, douloureuse et intransigeante. Je doute d'avoir raison d'être parti, je doute de pourquoi, exactement, je suis là. 

J'ai peur de te perdre. 

Repartir, continuer la route qui me ramène à toi, en poursuivant celle qui me conduit à moi, à mes limites, à mes frontières sans cesse repoussées.

Croiser des yeux innocents et rieurs, comme un signe que je n'ai pas tout faux. 



20.3.13

Karadeniz (1)


Le problème avec les gens, c'est qu'à force de les avoir auprès de soi, on finit par s'habituer à leur présence, et qu'on ressent un gros creux juste au-dessus de l'estomac quand on se retrouve finalement seule.

L'otobus qui m'amenait vers Trabzon devait durer douze longues heures, mais j'aurais voulu qu'il dure trois jours et me laisse à mes paysages plein la tête, à mon trop plein de sensations, à ma préparation psychologique à la solitude. Mais une aventure est-elle vraiment aventure sans ses côtés abrupts ?

Arrivée deux heures plus tôt que prévu, à sept heures. J'ai mal dormi, pas vraiment prévu ce que j'allais faire. Pas le temps d'y réfléchir, il faut monter dans le servis, qui me balance plus ou moins au milieu de la place Atatürk - au moins, papa est là pour me montrer le chemin, je sais que je ne suis pas totalement paumée.

Un peu frêle, chétive, je pose mon chargement à la première çay evi venue, attrape un çay et un simit, réconfort du sés-âme. J'observe les gens qui me toisent du regard, je me sens particulièrement étrangère dans la manière dont ils me dévisagent. Peu de femmes sont sans voile ; aucune, sans doute, n'est blonde.

Mais je sais que j'ai atteint la région de la mer Noire. Une personne sur trois à des yeux d'un bleu cristallin, venu probablement de contrées russo-géorgiennes, et le thé à une douce aigreur qui semble décupler son pouvoir de potion magique. Je suis en terre où l'on produit le çay qui régale toute la Turquie, et celui que je bois semble avoir été cueilli et fumé dans la seconde avant de se retrouver dans ma tasse. Délicieux.

Réconfortée par cette petite gorgée de bonheur, je m'élance à la recherche de ma pensiyon, qui s'avère ressembler à un CROUS un peu glauque, simple, mais propre, avec une tenancière pour le moins peu aimable, qui me demande si je suis russe. Ca change de la nationalité allemande qu'on me prête systématiquement à Sultanhamet. (Elle n'est pas la seule à me poser la question, et j'apprendrais plus tard qu'elle me demandait à demi-mots si j'étais une Natacha, venue en Turquie pour trouver des clients). Bref, une fois posée dans ma geôle tout à fait épurée, je commence à élaborer un plan d'attaque pour ne pas me laisser assommer le moral par la solitude. Des visites. La ville, Sainte Sophie, le monastère de Sumela, des noisettes, le bord de mer. Je pars en exploration.



Une bonne grosse balade avec quelques fromages en route, d'où je rentre bien claquée. 

La nuit est agitée. Des rêves étranges. Des bruits de coup de feu, la terreur, cauchemardée ? Je n'ose pas regarder par la fenêtre. Je voudrais être ailleurs. Mon lit est froid, vide, étranger. Mon cocon n'est pas là, et, machinalement, je me recroqueville en position foetale. 

Le lendemain il y a une trace rouge sur le pavé en bas de mon immeuble. 

Je suppose que c'est ça que l'on appelle violence.

Evasion. Dans les montagnes de la mer Noire, si sombres chinoises, je me laisse bercer dans le dolmuş qui m'emmène loin de ce tumulte, retrouver un peu d'innocence dans des conversations simples, dans une musique kitch, dans des petits bouts de neige ou de fleuves, où, probablement, les poissons n'ont rien d'autre à faire qu'être poissons. Le chauffeur a un faux air de Brassens bougon, mais se révèle fort sympathique. 


Nous arrivons au fameux monastère de Sumela. D'étranges énergumènes pétris d'une ferveur toute religieuse ont eu l'idée d'aller percher un monastère littéralement dans la falaise. 

Comme ça, puf. 



Et ensuite, ils ont eu l'idée encore plus saugrenue de peindre cette falaise. 
Avec plein de couleurs.




Bref, me voilà soufflée, un peu d'innocence retrouvée pour me réconcilier avec la mer Noire, j'ai bien fait de m'y attarder finalement. J'essaie d'immortaliser le monastère avec mes Rotring, mes doigts gèlent dans la montagne, je m'en fiche, je continue, scène sacrée après scène sacrée, à figurer cette explosion de couleurs improbable dans mon petit carnet. 

La journée se finira autour d'un kuymak, sorte de fondue savoyarde turque qui engloutit tout mes soucis dans la filendrosité fascinante et flasque du fromage.