12.3.13

İstasyon Saatı


Voyager, c'est chercher à dépasser les limites de la peur. Explorer ces coins sombres pour et dans notre esprit, ceux dont on dit qu'ils ne sont pas fréquentables, ceux qu'on nous déconseille. Confronter toutes ces représentations médiatiques, préjugés et a priori qui nourrissent la peur de l'étrange et de l'étranger, à la réalité, souvent plus simple et moins trouble qu'on l'imaginait. 

Une jeune femme seule en Turquie. Une jeune femme seule à l'Est de la Turquie. Une jeune femme seule à Trabzon, région de la mer noire. Une jeune femme seule à Erzurum, Dıyarbakır. Une jeune femme seule qui voyage dans tous ces coins mal famés que l'on ne connaît pas.

 Dépasser les limites de la peur, précisément là où elle se terre le plus profondément. Pas seulement dans les frontières et les territoires inconnus, mais aussi (et surtout) dans nos conditionnements mentaux. 

Un pays dangereux. Des terres de terrorisme. Des peuples terroristes. Un pays en guerre, des militaires, des frontières dont il ne faut pas trop s'approcher. Syrie Irak Iran Arménie Géorgie. Pays kurde. Faire attention faire attention faire attention. On ne sait pas, on ne connaît pas. C'est dangereux, on a peur. On a peur pour toi. Ne va pas par là. Buraya gitme.

La peur, qui conduit à la haine, qui mène au côté obscur de la force. Qui nourrit le racisme, le sexisme, et plein d'autres trucs en -isme dont je voudrais me débarrasser comme on se débarrasse de ses peaux mortes en se frottant énergiquement avec un gant de hamam. Ce qui est considéré comme permis et interdit, l'interroger sans cesse. D'où - de qui - vient l'interdiction ? Qui a le droit et qui est interdit-e ? Quels espaces publics sont fermés à quelle partie du public ? Qui a accès à la parole qui dit ce qui doit être ? 

Les çay evi, ces cafés où l'on boit du thé en jouant aux cartes ou au tavla, uniquement peuplés d'hommes, de tous les âges. Une femme qui s'y aventure, c'est une transgression. Le silence se fait pendant un moment. Les regards interloqués. Gênés ? Peu m'importe, je repousse une limite. Le jeu reprend, le çay continue de remplir les estomacs et les vessies, le temps réamorce sa lente course jusqu'au soir, et la rupture de cadre social s'oublie jusqu'à la prochaine secousse des normes.

Dépasser la peur, comme projet de vie, pour bien vieillir, dans l'éveil et la connaissance du monde. Dans l'ouverture au monde et à l'inconnu, sans cesse réactualisée dans ces petites transgressions, ces gestes de rien du tout à la symbolique toute anodine. "Connaître les règles du jeu social, pour mieux s'en affranchir". Les rapports sociaux, d'où viennent-ils ? Comment sont-ils construits ? Comment se reproduisent-ils ? Les comprendre, pour mieux les contester. Pour mieux les déconstruire. Pour repousser, sans cesse, les limites de la peur qui tétanise.

Voyager, pour guérir de la peur.


(Ismira - Istasyon Saatı)


Bursa - Konya - Kapadokya

Je monte enfin dans le bus de nuit - mon premier du voyage - et lance un petit adieu solennel à l'otogar de Bursa. Musique maestro ! Le bus est plutôt vide, j'ai deux places rien que pour moi, je m'endors presque tout confort, et me réveille aux premières lueurs du jour, pour assister à une véritable explosion de couleurs, digne de Monet et de toutes ses cathédrales et nymphéas, digne des ciels vanille d'Abre Los Ojos, d'un poème français de la fin du dix-neuvième.










Je sens mon âme toute pleine de couleurs elle aussi, qui s'éveille à cette florescence lumineuse. Je ne me sens pas seule, simplement là où je dois être, et en paix avec moi-même. Le vrombrissement continuel du bus est mon diapason, la route qui défile et persiste sur ma rétine, ma compagne de voyage, d'un voyage qui pourrait n'avoir jamais de fin.

J'arrive au petit matin à Konya, au coeur de l'Anatolie, ville réputée aussi conservatrice qu'historique, et capitale de la fameuse secte (confrérie ?) des Derviches tourneurs - occulte branchounette de l'Islam qui s'est développée il y a plus de mille ans, sous l'impulsion de son fondateur, Mevlânâ, et qui s'est perpétuée jusqu'à notre époque. "Tu as de la chance ! " me dit le vendeur de tapis nouvellement rencontré devant le sanctuaire de Mevlânâ, "Ce soir, on est samedi, et tous les samedis soirs il y a une représentation de dervish au centre culturel de Mevlânâ." Après m'avoir offert le çay, m'avoir chaleureusement complimenté sur mes rudiments de turc, il insiste plusieurs fois pour me vendre un tapis, me dit que j'ai l'air d'une "crazy person - I mean that as a compliment". Et que je ressemble à Bariş Manço : "You kind of look like him. He was a traveler, poet, singer... He was everything, and an explorer ! " I'll take that as a compliment. What's your aim ? The question not to ask. I don't know what's my aim, I just want to travel. To discover the world. You really seem like a crazy person, but that's a good thing.
Retour à nos derviches. Que font-ils ? Ils tournent pour se mettre en état d'extase, au son des instruments traditionnels, afin d'entrer dans une méditation profonde. Unbelievable. Et pourtant, ils tournent ! Une main levée vers le ciel, l'autre tournée vers la terre, la tête penchée légèrement vers la droite, leur tunique qui virevolte comme une toupie, sans discontinuer pendant quarante-cinq minutes. Monotone ? Non. Fascinant. Hypnotisant, même. 




La ville est émouvante, on la sent pleine d'histoire, de civilisations diverses qui ont déposés leurs strates de cultures continuellement depuis deux mille ans. Je découvre le tombeau de Mevlânâ, haut lieu de pèlerinage devant lequel les femmes et les hommes prient, les mains tournées vers Allah, leur humilité pour seule ligne de conduite, et qui occasionnellement éclatent en sanglots au milieu de leurs prières chuchotées près de mon oreille indiscrète. 
Je discute avec des inconnus sympathiques, tous accueillant. Je déguste un fırın kebabı, équivalent parfait et moutonnesque de notre confit de canard, pour échapper à la pluie et au froid qui s'installent soudainement en fin de journée. La température tombe en dessous de zéro, je suis contente d'avoir de bonnes chaussures - imperméables - et plusieurs couches de vêtements. Il doit neiger dans les montagnes. 



Le lendemain, copieux petit dèj alla turca - je n'y résiste pas. Quelques croquis de la ville, avant de repartir vers l'Otogar, et d'autres horizons. 

J'attrape un billet pour Ürgüp, Kapadokya, et me laisse à nouveau porter par le bercement du goudron sous les roues de mon carrosse. Les routes sont recouvertes de neige, la Cappadoce promet d'être sublime, et le soleil commence à rayonner. 





1 commentaire:

  1. Hello !
    Je n'ai pas encore tout lu mais je vais le faire car je sens qu'il faut lire attentivement (le contenu semble dense et profond).
    Question : dans le passage sur les derviches, tu parles de "médiation profonde"... Tu veux vraiment dire "médiation" ou bien tu as oublié le "t" de "médiTation" ?
    Les photos des derviches en n&b sont superbes.

    T'ton

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